Jofo, le bordelais ludique, pudique… et public.

Les exercices en école de journalisme ont parfois du bon, surtout quand ils peuvent être réutilisés, et c’est le cas ici !

Après une rétrospective cet été au musée de Dax et une exposition à Paris qui vient de se terminer, le peintre Jofo, bordelais d’adoption, a accepté de me recevoir il y a quelques semaines dans son atelier de la ZAC résidentielle du quartier bordelais des Chartrons. L’occasion d’évoquer ses vingt ans de carrière et la culture à Bordeaux.

Jean-François Duplantier, alias Jofo

Dans l’atelier de Jofo, des dizaines de toiles emballées dans du papier à bulles. «Elles viennent d’arriver de Paris, je n’ai pas eu le temps de les déballer», lance Jofo, le visage à moitié dissimulé sous une coupe qui lui donne un air de rocker.

Sur toutes les toiles, un motif récurrent : un petit personnage aux yeux énormes, dessiné au trait. C’est Toto, qui malgré son air enfantin, vient de fêter ses vingt ans d’existence sous le pinceau de Jofo. Et toujours à Bordeaux. Pourtant, quand Jofo, alias Jean-François Duplantier, a débarqué à Bordeaux, en 1981, c’était pour faire de l’architecture. Le désir de se lancer dans l’art est né sous l’influence des artistes de l’époque, comme Keith Haring, Jean-Michel Basquiat ou Hervé di Rosa. «Je me suis rendu compte qu’ils avaient les mêmes préoccupations que moi, l’évolution d’une société qui allait de plus en plus vite, avec le rock, la BD, et la télé», se rappelle le plasticien.

Faussement naïf

On peut dire de la peinture de Jofo qu’elle ressemble à des dessins d’enfant. Il y a une part de vérité là-dedans. Car le «style Jofo» est apparu grâce à un dessin de Jofo lui-même à l’âge de cinq ans : «J’ai retrouvé ce dessin qui représentait un père Noël, et je l’ai reproduit sur une toile. C’est là que j’ai commencé à travailler sur les aplats de couleur et sur le dessin au trait. Et en même temps, mon travail s’est assagi, j’ai abordé des thèmes plus légers». La rencontre amoureuse, la naissance, reviennent fréquemment dans les toiles de l’époque, très personnelles, sur lesquelles Toto commence à apparaître.

A la fin des années 90, surviennent des événements plus sombres, et, comme un pic de cette série noire, les attentats du 11 septembre 2001. Toto grandit, il évolue, et Jofo avec. «J’ai voulu m’attaquer à des thèmes plus sérieux, comme la guerre. Depuis, mon Toto est faussement naïf : il ne sourit jamais, il porte toujours un casque de protection». Quant à la technique, elle est sans cesse renouvelée ; seule subsiste la contrainte du dessin au trait pour les personnages.

A gauche, le premier Toto : une commande du Conseil Général de la Gironde, finalement abandonnée

«Chaque commande est une aventure, je m’amuse à chaque fois»

Mais plus que pour ses toiles, c’est pour ses commandes que Jofo est connu du grand public. A Bordeaux, on lui doit la façade de la maison du vélo, et la décoration de l’hôpital des enfants, entre autres. A Paris, le cylindre central du Forum des Halles. Des commandes qui sont parfois impulsées par l’artiste lui-même : «A l’Hôpital des enfants, c’est moi qui ai proposé au directeur un projet, parce que je trouvais l’endroit triste. Il a accroché au projet, mais il n’y avait pas de sous. Il a fallu monter une opération de mécénat pour trouver les financements. Ca a pris trois ans». Jofo assume le côté commercial que certains critiquent, et ne refuse presque aucune commande : «Je ne fais pas partie de ceux qui disent “Je ne mets pas un pied dans le commercial ou dans le vulgaire“. Chaque commande est une aventure, je m’amuse à chaque fois. Les affiches de la Coupe du Monde en 98, par exemple, c’était un truc de fou», affirme-t-il. Avant d’ajouter, en rigolant : «Ou alors je gonfle un peu le devis, pour être certain qu’ils laissent tomber».

Ni conventionnel, ni underground

Malgré ses nombreuses réalisations pour la ville de Bordeaux, Jofo n’a pas été invité l’an dernier à participer à Evento, le festival d’art contemporain. D’ailleurs, le bordelais porte un regard critique sur la biennale : «Evento, c’est le sujet sensible. Il y a un budget énorme, alors que les artistes ont touché 7000€ de cachet. Je connais bien certains des organisateurs, mais je suis sûr qu’ils n’ont même pas l’idée de me proposer d’y participer». Même chose au CAPC, où Jofo n’a jamais été exposé. Pas conventionnel, Jofo ? C’est sûr. «Mais je ne me considère pas comme undreground non plus. C’est comme en musique, il y a des circuits parallèles».

Pas rancunier non plus : «Je m’intéresse à fond à l’art, alors à chaque fois qu’il y a une expo au CAPC, j’y vais. J’adore aussi le site de la création franche, à Bègles». Au détour de la conversation, on parle de Novart, et de Sigma, le festival d’avant-garde qui a marqué Bordeaux jusqu’aux années 90. «Sigma, c’est un fantôme qui planera toujours sur la culture à Bordeaux. C’était très créatif, très novateur, mais c’était une autre époque. Comme dans le rock, on pourra toujours dire que c’était toujours mieux avant. Et c’est sûrement vrai».

L'atelier de Jofo, côté vitrine

Mais les vingt ans de Toto, c’est à Dax qu’il les a fêtés. «J’aime exposer dans les petits musées. C’est bien, les gens ne t’y regardent pas de haut». C’est une chose importante pour l’art, perçu comme un échange. «J’ai écrit une chanson sur l’art : ”Être un artiste, c’est pudique public, on donne aux autres ce qu’on est”». Pudic/Public, c’est le titre de cette chanson. Ce sont aussi les deux mots que l’on retrouve sur la façade de l’atelier de Jofo. La boucle est parfaitement bouclée. Comme la tête à Toto, en fait.

Pour aller plus loin :

• Le site internet de Jofo, qui rassemble de nombreuses images de travaux de l’artiste

• Le clip vidéo de la chanson « Pudique Public » des Snoc, le groupe de rock de Jofo

• Sur la culture à Bordeaux et le « fantôme de Sigma », un documentaire (52 minutes) sur les années Sigma qui ont marqué l’image de la ville des années 60 aux années 90 (réalisé pour France 3 Aquitaine)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s