Dystopia au CAPC : un mal pour un bien

"Vous venez pour la fin du monde ? Entrez, c'est là." (Photo F. Deval / Mairie de Bordeaux)

La nouvelle exposition présentée sous la nef du CAPC de Bordeaux est claire dans sa thématique : on y parle de contre-utopie, de scénarios catastrophe, de la fin de l’humanité : bref, rien de très joyeux. Pourtant, en composant avec ces éléments cahotiques, les équipes du CAPC ont réussi à produire une exposition plaisante et inquiétante à la fois. 

J’ai souvent reproché beaucoup de choses aux expositions du CAPC : La vie saisie par l’art l’an dernier était très grise, Big minis très conceptuelle, et la rétrospective de Jim Shaw carrément flippante.

J’aurais pu reprocher beaucoup de choses à Dystopia. D’une part, un concept trop pointu : l’exposition est basée sur un roman écrit pour l’occasion par un auteur de science-fiction, Mark von Schlegell. Et pour chaque passage-clé du roman, une oeuvre a été choisie comme illustration. D’autre part, une thématique a priori déprimante : pour faire simple, une contre-utopie, c’est-à-dire un scénario crépusculaire où l’humanité a fini par mal tourner : 1984 de George Orwell, par exemple. Au menu, donc, des catastrophes climatiques, des machines extraordinaires et des humains plus vraiment humains.

Un décor de cinéma

Pourtant, j’ai aimé cette exposition. Je l’ai beaucoup aimée, même. Pas particulièrement pour la qualité (variable) des oeuvres qui y sont présentées, mais plutôt comme un tout. Car Dystopia est à prendre comme une entité à part entière, et c’est là que le concept est particulièrement puissant. Certes, ce sont bien des oeuvres qui diffèrent par leur auteur, leur époque, leur support ; mais mises ensemble, là, dans la nef du CAPC, elles donnent au lieu des allures de paysage désertique, décor d’un film dans lequel l’humanité serait bien mal en point. Il y a des méduses qui nagent en hauteur (sur un écran), de la neige qui tombe dans un coin de l’expo, un trou noir,  un monolithe à la Kubrick, et des chiens bleus, entre autres.

"Rouge, comme un soleil couchant de Méditerranée..." (Photo Dbeyly via Flickr)

Et ce côté cahotique est renforcé par l’idée la plus géniale de l’exposition : toutes les fenêtres de la nef et des galeries alentour ont été recouvertes d’un filtre rouge vif. Voilà ce qui nous plonge dans cette atmosphère si particulière, qui fait que, dès que l’on entre dans la nef, on devient acteur, et non plus simple spectateur, de cette «fin du monde» artistique. On a beau ne pas être un fin amateur d’art contemporain, il est difficile de ne pas être happé par cette ambiance à la fois inquiétante et fascinante.

La preuve que cette mise en scène est terriblement efficace, c’est l’effet produit par la bande sonore. Une boucle musicale de quelques minutes, associée à une vidéo située au fond de la nef (qu’on ne voit donc qu’en fin de visite et qui n’est pas intéressante outre-mesure).

Des nappes sonores pas vraiment mélancoliques, pas vraiment inquiétantes ; mais qui, dans le contexte de l’expo, augmentent l’effet anxiogène déjà produit par tout le reste. Et pourtant, ce thème que l’on croirait sortie d’un film d’horreur des années 70 est en réalité extrait des Mystérieuses cités d’Or. Le détournement de cette musique aurait pu être ridicule, il est terriblement efficace.

Un panorama efficace

Bon, parlons un peu des oeuvres, tout de même. Une fois n’est pas coutume, les oeuvres picturales m’ont plus tenu en haleine que les installations. En particulier le tableau monumental qui orne l’entrée de l’expo, La curva del destino, une ville criante de réalisme, qui n’existe pas, mais imaginée à partir de clichés de plusieurs grandes villes américaines, peinte par l’artiste basque Jesús Mari Lazkano. Et, comme un prolongement de cette vision inquiétante, deux photos de Mathieu Tonetti, dont les couleurs ont été retouchées par ordinateur, et qui sont présentées, éclairées par l’arrière, comme des diapositives géantes.

"Gentil, le chien, pas mordre !"

Dernier bon point concernant les oeuvres : leur hétérogénéité. Non seulement les pièces exposées représentent tous les supports possibles de l’art contemporain (performance exclue), mais certaines sont de fiers porte-drapeaux des grands mouvements du XXe et XXIe siècle : il y a du très figuratif, du très abstrait, de l’art minimal, du conceptuel, du ready-made, et même une toile du XIXe siècle empruntée au musée des Beaux-Arts de Bordeaux. En plus de planter une ambiance englobante, de susciter des émotions, Dystopia permet donc aux néophytes – et aux autres – de faire un panorama approximatif des grands courants qui ont marqué l’art de ces dernières décennies…

Que demander de plus ? Peut-être… que la prochaine exposition abritée sous la nef soit aussi réussie. Quand on sait que ladite «prochaine exposition» sera une des têtes d’affiche de la biennale Evento, qu’elle invite un musée hollandais (le Van Abbemuseum d’Eindhoven) et son directeur comme commissaire, et que la nef devrait être transformée en un véritable quartier, voilà qui donne l’eau à la bouche. A suivre, donc.

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