Virée en boîte (noire)

Allez donc trouver une image pour illustrer un ascenseur tout noir...

Cela faisait un bon moment que je souhaitais consacrer un billet à Olafur Eliasson, artiste danois connu pour ses grandes installations sensorielles qui jouent avec la lumière et les miroirs. Et voilà qu’au détour d’une visite à Paris, je me suis retrouvé confronté pour la première fois à l’une de ses oeuvres.

L’espace culturel Vuitton, situé au sommet de la boutique des Champs-Elysées, propose des expositions thématiques ou centrées sur la scène contemporaine d’un pays en particulier (en ce moment, c’est l’Indonésie). Mais pour y accéder, il faut le vouloir : pas de signalisation dans le magasin (exceptée une vitrine à l’extérieur qui abrite une première oeuvre), et pas question de tomber dessus au détour d’un couloir ou d’un escalier. Seul l’ascenseur peut nous y conduire. Et même celui-ci est bien caché, camouflé au pied d’une immense paroi en miroirs qui confirme l’impression de labyrinthe géant que donne la boutique Vuitton qui grouille de touristes du matin au soir.

Et c’est là qu’intervient Olafur et son travail Votre perte des sens, pour marquer la transition entre l’agitation de la boutique, et le calme de l’espace culturel. Une fois l’ascenseur appelé, il faut attendre quelques minutes pour que les portes s’ouvrent et laissent apparaître une cabine toute noire, éclairée par une petite loupiote. L’hôtesse (charmante, au demeurant), m’invite à entrer et me demande :

« C’est la première fois que vous venez à l’Espace Culturel Vuitton ?

– Heu… oui.

– Eh bien, vous venez d’entrer dans une première oeuvre d’art, un ascenseur conçu par Olafur Eliasson, un artiste américain (sic : en fait il est danois, vous rappelle-je, ndlr) qui a souhaité mettre les visiteurs dans l’obscurité totale pour faire le voyage jusqu’à l’exposition ».

Or donc, la demoiselle vient de m’annoncer que j’allais faire le trajet dans le noir complet. A moi, qui ai eu besoin de lumière jusqu’à mes quinze ans pour pouvoir dormir. Et pourtant, j’accepte de faire confiance à Eliasson. La porte se ferme, et à l’aide d’une télécommande, l’hôtesse éteint la loupiote et enclenche le mouvement de l’ascenseur.

Je n’ai aucune idée de combien d’étages nous avons parcourus, ni de la durée de ce voyage. L’oeuvre porte bien son nom, Votre perte des sens : une fois l’expérience commencée, dans le noir complet, je perds toute notion de l’espace et du temps. Le sol et les parois de l’ascenseur sont molletonnés, de sorte que l’équilibre est toujours un peu perturbé. L’ouïe aussi est titillée, on n’entend rien, pas même le bruit de la nacelle. Les sursauts au départ et à l’arrêt n’en sont que plus intenses. Il est très difficile, en fait, de décrire précisément ce qu’il se passe dans cette oeuvre : ce n’est rien d’autre qu’une expérience sensorielle qui se vit, et ne se raconte pas.

Toujours est-il qu’une fois en haut, ma seule hâte était de reprendre l’ascenseur. La visite de l’exposition s’en est donc trouvée quelque peu écourtée, après quoi, ayant cédé la place à un groupe de personnes pour faire à nouveau le voyage seul – ou plutôt en compagnie de l’hôtesse – me revoilà devant la porte de l’ascenseur qui s’ouvre. Et c’est reparti pour le trajet retour.

« J’aime vraiment beaucoup cet ascenseur ! lâchai-je à mon accompagnatrice au moment où les portes se refermaient.

– Pour moi c’est un peu agaçant, toute la journée… » me rétorqua-t-elle, abandonnant du même coup son ton très corporate pour une voix plus naturelle.

Et pendant que l’ascenseur descendait, j’ai compris ce qu’elle voulait dire. Passée la surprise de la première fois, l’oeuvre est nettement moins prenante. Certes, la confusion des sens est toujours là, mais il n’y a plus la part d’inconnu qui fascine lors du premier voyage. Alors oui, faire des montées et des descentes dans le noir à longueur de journée, il y a plus excitant. Mesdemoiselles les hôtesses de l’espace Vuitton, je compatis.

Car en réalité, l’oeuvre que nous propose Olafur Eliasson, ce n’est pas la cabine d’ascenseur plongée dans l’obscurité. C’est l’expérience qui en découle. Et autant on peut s’émerveiller autant de fois que l’on veut devant la Joconde, autant quand l’oeuvre est purement sensorielle, elle ne peut nous toucher pleinement qu’une seule fois.

Pour autant, je vous recommande pleinement, dès que vous aurez l’occasion de passer sur les Champs-Elysées, de faire un détour par la boutique Vuitton. L’expérience, aussi unique soit-elle, vaut le coup d’être vécue.

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